Les lumières s’étalent dans le chaos infernal des soirs d’hiver, sous les réverbères s’alignent quelques prostituées, qui de leur déhanché font suer les petits hommes d’affaires, harassés de leur journée maussade passée au bureau, à la bourse, en réunion et qui portefeuille ouvert cherchent le réconfort parmi ces dignes dames de la rue. Les néons clignotent dans les flaques, illuminant le parterre triste et tragique des trottoirs nancéiens. Les néons clignotent, annonçant un bar, une boutique, un guichet aux passants solitaires avides de visions mystiques. La pluie se fond en une multitude de points dorés, pixelisant l’allée pavée qui traverse la vieille-ville. Aux fenêtres dansent les ombres-marionnettes des couples grisés par le martèlement des gouttes d’eau sur les carreaux opaques de leur chambre à coucher.
Comme à chaque virée dans l’intimité de la nuit, j’espère croiser de nouveau la Vénus en personne, en être ébloui et rajeuni dans ma carcasse encore jeune et déjà si fatiguée. Mais je ne rencontre que des poivrots errants, leur Vénus entre leurs mains sales et fatiguées, leur Vénus qu’ils consomment au goulot en attendant l’aube dans un éternel rêve de foyer, de chaleur et de femme leur apportant une soupe bien chaude dans un bol bien plein. J’aperçois au loin la longue silhouette d’un train-serpent rampant sur le rail chaud, je devine son sifflement muet perçant le silence sordide de l’horizon. La place Stanislas s’ouvre à mon regard ; reflet turquoise sur le pavé – miroir de la fontaine aujourd’hui glacée par le vent froid de l’hiver lorrain. Le duc Lewinsky me pointe du doigt, comme à chaque rencontre – nous sommes maintenant presque de vieux familiers. Je prends la direction du parc, austère et dénudé à cette époque. Je cherche un banc. Je trouve un banc – toujours le même. Je réfléchis ; ce chaos me plaît tant, c’est le bal des ombres, l’avènement des lumières, c’est la fine neige vierge, le froid sec qui s’en suit, c’est le calme, l’immobilisme temporel et le repos avant la frénésie approchante du printemps. Quelques notes jazzées me tirent de ma rêverie – sous le kiosque, un vagabond couché sur le dos souffle mélancoliquement dans son instrument – fugitif réconfort pour mon âme engourdie. Il se fait tard, les grilles vont bientôt se refermer, emprisonnant les dernières notes émises par ce joueur impromptu.

Me voilà contraint de regagner mon domicile et de faire enfin face à la réalité que j’avais si bien tenté d’oublier par cette promenade nocturne. Le chemin qui y mène se déroule de façon mécanique ; je ne le connais que trop bien. Je monte l’escalier de l’immeuble à pas lents - une pâle lumière sur laquelle danse une ombre vague s’échappe sur le premier palier ; ouverture discrète sur l’intimité du locataire, et pénètre dans mon appartement. Je ne prends pas la peine d’ôter mes chaussures, pas même mon manteau et m’effondre sur mon lit. Je fixe les fissures du plafond. Je ferme les yeux, les ouvre, analyse ces mêmes fissures. Mes membres s’engourdissent, il ne faut pas, non surtout pas. Ne pas se laisser aller à l’assoupissement par peur du réveil. Alors je me lève, me sers un café et me poste devant la fenêtre de ma chambre ; j’aperçois un chat se frayant un chemin entre les buissons et la gouttière du garage. De ce côté-ci, Nancy c’est un peu la Provence, mis à part la neige humide et le froid. Je place le Live at the Forum Theatre de Chet Baker dans ce vieux lecteur-cd déglingué par le temps et les coups. C’est bon. J’en oublierais presque le poids qui fait plier méticuleusement mon corps lorsque le clocher de l’église la plus proche me reconnecte à la réalité. Vingt-trois heures sonnent. Encore une heure à arracher au néant. Encore une heure qui me protège des griffes de l’avenir. Je scrute les marques faites par les vapeurs au-dessus de la gazinière – trace d’un brouillard culinaire dissipé. Je m’interroge sur la beauté paradoxale de cette tache, sur ce qu’elle reflète de ma propre vie ; ma vie est une tache, certes pas désagréable à l’œil mais une tache quand même. Las de pareilles réflexions, je saisis les fléchettes posées sur le rebord de la fenêtre et les lance machinalement sur la cible accrochée au dos de la porte. Les derniers lambeaux du portrait de Rimbaud que j’avais collé dessus pendent désormais comme des corps à un gibet que le vent ferait tourner lentement dans une valse funeste. Quelle triste scène, j’en ai le cafard. Un coup d’œil à l’horloge de l’église que j’aperçois par la fenêtre me décide à retourner en ville.
La lune bien que pleine peine à éclairer les trottoirs que je parcours sans réfléchir. Mes pas me conduisent. Rue Chalnot, rue de la Commanderie, avenue Foch, rue Stanislas. Les lampadaires défilent, mannequins élégants et fiers de leur silhouette svelte et de l’éclat de leur teint. Je passe devant la friterie de la gare, l’odeur d’huile et de sauce ketchup me rappelle les concerts symphoniques à la salle Poirel, l’année dernière, après lesquels je m’arrêtais souvent sur la route du retour afin de repenser à la représentation, assis sur un banc, une barquette à la main. Comme tout ça me paraît loin - impression d’un souvenir presque aussi flou qu’une photo ratée. J’en viens même à me demander si je me reconnaîtrais sur cette photo si elle avait été nette. D’ailleurs suis-je vraiment dessus ? Qu’est-ce qui me prouve que j’ai vraiment vécu mon passé et que je ne l’invente pas au fur et à mesure du présent ? Tout cela me laisse perplexe mais je n’ai guère envie d’y songer plus amplement. Je marche – que dis-je, je me laisse marcher, jusqu’à ce que la place Stanislas s’offre de nouveau à mes pas. Fatigué, je décide d’aller prendre un café au Berthom.

Les quelques luminaires suspendus entre les deux gros conduits qui courent tout au long du plafond éclairent faiblement le comptoir sur lequel mon café fume légèrement. Quelques halos de lumière rouge s’étalent de-ci de-là sur le mur en pierres apparentes, formant des motifs mystérieux, magnétiques. Je tourne lentement la cuillère dans ma tasse; habitude irréfléchie, je ne mets jamais de sucre dans mon café. J’enfile une gorgée et regarde autour de moi. La salle est calme, il n’y a plus guère de monde à cette heure tardive. Deux chopes de bière brillent intensément dans les yeux d’un couple assis près de la vitrine. Je devine dans leurs regards l’intense passion qui bientôt les consumera et les réduira en un petit tas de cendre et cela attise ma mélancolie. Quatre hommes déjà âgés, certainement des habitués au vu de la façon dont ils interpellent le serveur, sont assis en rond autour d’une table. Ils semblent jouer aux dominos. Quelques injures résonnent entre les pierres poussiéreuses des murs non-crépis. Poursuivant mon observation, j’aperçois dans le fond de la salle une silhouette de dos, étrangement arquée, étonnamment vêtue. La tenue quelque peu anachronique du personnage m’intrigue. Je me surprends à sourire, ce qui ne m’arrive plus guère ces derniers temps. Je me mets alors à imaginer son visage, son histoire, ses pensées à ce moment même. Est-ce un vieux bourgeois dépassé par son époque ? Un éminent professeur de littérature du XIXe siècle volontairement soucieux d’être en rupture apparente avec son temps ?

Lorsque celui-ci se lève afin de quitter le bar, je le suis avidement du regard. Je suis frappé par son visage, il est beaucoup plus jeune que je ne l’imaginais. Une légère barbe brune encadre un visage ovale, régulier et fin. Des lunettes rondes laissent deviner de petits yeux sombres et perçants. Je ne peux m’empêcher de détourner le regard lorsque ceux-ci se tournent dans ma direction. Suspendu à ces yeux inquisiteurs, je me lève et le suis dans la rue.
Son ombre – mosaïque monochrome, est disloquée par le pavé rendu mouvant par la pluie. L’eau ruisselle en fines vaguelettes sous la semelle de ses chaussures. Il ouvre soudain un parapluie et je perçois alors le tapotement des gouttes sur la surface bombée. Le vent s’intensifie bientôt et je n’entends plus dès lors que le silence de la tempête qui se prépare. Surpris par l’humidité et le froid grandissant, je commence à regretter cette étrange filature. Je ne rebrousse pourtant pas chemin. Désorienté par le tracé de l’inconnu et la brume qui tombe doucement, je ne reconnais plus le paysage qui m’entoure. De hautes bâtisses d’un siècle révolu, aux immenses cheminées et aux chéneaux immaculés, se font l’orée d’un quartier bourgeois que je ne connais pas. Conscient d’être perdu, je pense alors à faire demi-tour afin de rentrer au plus vite mais je n’en fais rien.
L’homme au chapeau semble tout ignorer du déluge qui s’abat maintenant sur nos têtes et poursuit son chemin sans hésiter. Son long manteau flirte avec les grilles en fer forgé qui ondulent tout au long des bâtisses. J’aperçois entre deux bourrasques sa main droite retenir son chapeau avant que celui-ci ne s’envole. Par intermittence, le clinquement étouffé de sa canne arrive jusqu’à moi. Voilà bientôt une demi-heure que je suis cette silhouette énigmatique. Dans quel but ? Je ne sais pas, l’ai-je su ?
Soudain l’homme tourne à droite dans une ruelle plus étroite. Mince couloir bitumé entre deux longues façades aveugles. Nos deux corps qui ne sont plus que des masses informes dans le brouillard cheminent l’un derrière l’autre. Bizarrement, je me sens comme distancié de mon corps. Cette impression se confirme lorsque, indépendamment de ma volonté, ma silhouette semble vouloir accélérer. Surpris, je la vois se rapprocher petit à petit de l’inconnu. Je sens qu’elle veut l’approcher, le contempler, le toucher. Pour ce faire elle accélère encore son allure. Il est maintenant à portée de bras. Saisi d’un pressentiment, je voudrais stopper ma course quand je prends conscience que je ne m’obéis plus. C’est alors que l’homme se retourne. Sur son visage se dessine le rictus jubilatoire du prédateur qui vient de piéger sa proie. Je prie pour que mon corps s’arrête, fasse demi-tour mais je ne peux plus rien faire si ce n’est me contempler. Je deviens spectateur et non plus acteur de la tragédie qui entre dans son acte final. Lorsque mon corps arrive à sa portée, l’homme fait volte-face et d’un geste surjoué me perce la poitrine de son poignard rouillé. Je me vois allongé sur le sol, du sang gicle de ma gorge par saccade. Impuissant, je me regarde mourir lentement. L’homme fouille méthodiquement mes poches et en tire mon portefeuille avant de s’éloigner en sifflotant. Je perçois la douleur mais elle ne me fait pas mal. Un filet rouge délavé par la pluie colore un à un les pavés. Je ne peux me résoudre à croire ce que je vois mais malgré toute ma volonté, je ne parviens pas à bouger le moindre de mes membres. Un rayon de lumière filtre entre deux nuages menaçants et me permet d’apercevoir furtivement un coin de ciel bleu.

Calmé par cette vision, je réalise alors qu’à trop se regarder vivre, on risque de se retrouver désemparé au moment de prendre conscience que le spectacle va prendre fin contre notre gré. Apaisé mais malgré tout désemparé face à cette constatation tardive, trop tardive, je sens les larmes monter à mes yeux. N’ayant su acter ma vie, je décide alors de faire tout mon possible pour mener à bien ma mort. Lorsque la première larme chatouille ma pupille, je ferme les paupières et me promets de ne jamais les rouvrir.

[Nouvelle retenue pour le recueil Le Plumé en 2013
(sélection organisée par la Fédération Des Étudiants Nancéiens)]

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